Cʼest ici quʼil convient de citer deux explications aux Classiques rituels fournies par le plus grand commentateur de lʼépoque, Zheng Xuan (127 à 200).  Dʼabord, à propos des divinités domestiques mentionnées dans le Liji (Livre des rites), il dit ceci :

Ce ne sont pas les dieux majeurs auxquels on adresse des prières et des actions de grâce pour les grandes affaires. Se sont des dieux mineurs qui demeurent chez les gens, chargés de noter la moindre faute et dʼen faire des rapports dénonciateurs.

Ailleurs, dans son commentaire sur le Grand invocateur (taizhu) dans le Zhouli, il explique ainsi le terme cezhu, « invocation sur tablettes inscrites»:

« Invoquer moyennant des tablettes inscrites a pour but dʼenvoyer au loin les maladies-crimes (zuiji) ».

Le mot zui, « crime », est le strict équivalent de zhe, « blâme ». Par la suite, dans le taoïsme, le terme standard pour la confession des péchés sera xiezui, « sʼexcuser pour ses fautes ».

Sʼil fallait, pour guérir les maladies, faire un rituel de « libération », cʼest parce que la maladie était le résultat dʼune possession. Lʼidée que la maladie pouvait être causée par les âmes de défunts proches ou par des malemorts était ancienne, puisquʼon la rencontre déjà à lʼépoque Shang. Sous les Han, cette notion ancienne est théorisée dans les termes de la cosmologie-physiologie nouvelle, comme on peut le voir dans le Maijing (Classique sur le pouls) par Wang Shuhe (né en 180 de notre ère) :

Les cinq viscères sont la demeure à la fois des âmes célestes et terrestres et de lʼesprit essence (jingshen). Lorsque les âmes célestes et terrestres deviennent volatiles, les cinq viscères se vident et de mauvais esprits viennent immédiatement y élire domicile.

Trois siècles plus tard, le grand taoïste Tao Hongjing (456 à 536), dans sa préface au Bencao jing (Classique de pharmacopée), ne dit pas autre chose:

Lʼesprit-essence utilise le corps comme résidence. Lorsque le corps reçoit quelque chose de mal (xie), lʼesprit-essence est en désarroi et des esprits démoniaques (guiling) entrent. Leur puissance sʼaccroît graduellement, et lʼesprit-essence sʼaffaiblit. Comment cela pourrait-il ne pas conduire à la mort ?

Mais en parallèle avec cette théorisation de la maladie comme possession se développaient les pratiques de culture de soi permettant de garder ses esprits dans son corps. Ainsi, le Baopuzi (terminé vers 317), mentionne un « Classique pour appeler les esprits du corps et guérir les cent maladies » (Hu shenshen zhi baibing jing). Ce livre nʼexiste plus, mais son titre nous aide à imaginer à quoi pouvaient servir des livres comme le Laozi zhong jing (Classique du Centre, de Laozi). Comme nous lʼavons montré ailleurs, ce texte – que nous datons de la même époque que le Livre de la grande paix – commence par apprendre à lʼadepte comment reconnaître les dizaines dʼesprits qui habitent son corps, lui apprend ensuite comment les « fixer » mentalement lors dʼexercices complexes liés au calendrier et culmine par la recommandation, au huitième mois de lʼannée, quand a lieu une inspection générale par lʼEsprit jaune céleste, dʼentrer dans sa « chambre tranquille » (jingshi) pendant trois jours :

Priez-le ainsi : « Votre arrière-petit-enfant Untel aime le Dao et souhaite obtenir longue vie. Aujourdʼhui, jour de lʼéquinoxe dʼautomne, Maître Huang de Xiali, émissaire de lʼEmpereur céleste, descend et entre dans mon corps. Il examine [les registres] et fait une inspection générale. Aucun de mes esprits ne doit sʼenfuir, tous doivent venir à sa rencontre ». Appelez-les à partir du haut, trois fois par jour, neuf fois en tout, en sʼarrêtant toujours à midi. Dites alors : « Directeur du registre, filles de jade Liuding, effacez-moi de la liste de la mort et faites-moi porter sur le calendrier de jade de lʼimmortalité. Vite, vite, selon lʼordre ! » Ce jour-là, le Seigneur de lʼinfini, Empereur céleste, vous donnera instruction de répondre « oui ». Alors, vous descendrez de votre lit, vous vous tournerez vers lui pour le saluer par deux fois et remercier les esprits du Ciel. Le Dao de toute votre personne est accompli.

Le but ultime de ces pratiques était lʼimmortalité, comprise comme « libération du corps-cadavre » ou « maintien de lʼunité » (shouyi) dʼun corps animé par des esprits « corrects » (zheng) – source de vie – plutôt que miné par des esprits « incorrects », source de maladie et de mort. Lʼimmortalité autant que la maladie-mort était le résultat dʼune possession.

Quʼen conclure ? Quʼau cours des Han se met en place un système dʼexorcisme‐guérison qui conjugue pratiques de la bureaucratie impériale – inspections, rapports écrits, interrogations avec torture – et pratiques sacrificielles et exorcistes « chamaniques » transformées par les traditions individualisantes de la culture de soi : auto-inspection, attitudes rituelles de sincérité, de révérence et de déférence 17 et pratiques visant lʼimmortalité. Cʼest ce système religieux qui finira par permettre aux taoïstes (daoshi) de prendre la place quʼoccupaient encore les chamans en lʼan 79, ou en tout cas de se poser en alternative aux chamans décriés depuis plus de six siècles déjà.