Trewavas décrivait les plantes comme capables d’intention.
Mais j’avais en tête la formulation de Jacques Monod : le fait
d’attribuer un but ou un projet à la nature est contraire aux fon-
dements de la méthode scientifique. Pour Monod, étudier la
nature scientifiquement veut dire ignorer la possibilité d’inten-
tion. J’ai rappelé ce postulat à Trewavas, en ajoutant qu’il sem-
blait l’avoir outrepassé.
Il a répondu d’un ton railleur:
– Eh bien, je ne sais pas combien de gens croient vraiment
Jacques Monod sur ce point. D’abord, son idée ne s’appli-
quait pas vraiment aux humains. Pour moi, elle semblait dévi-
taliser la vie. Elle semblait indiquer que la vie est uniquement
gouvernée par le hasard. Or les animaux peuvent prévoir.
Tout comme nous d’ailleurs. Et pour moi, la plasticité ne peut
être que prévoyance, car elle représente l’aptitude à s’ajuster
aux conditions environnementales particulières que l’on ren-
contre. Sans cette capacité, l’accommodation aux circons-
tances ne pourrait être optimale. Pour la plante, la plasticité
revient à prévoir les conditions possibles dans lesquelles elle
va se trouver.
– Alors, comment la plante fait-elle pour décider ? lui ai-je
demandé.
Trewavas a répondu qu’il avait réfléchi de nombreuses années
à la question. En 1990, ses collègues et lui avaient fait une per-
cée. Ils étaient en train d’étudier comment les plantes perçoivent
les signaux et transmettent 1′ information de manière interne.
À l’aide de manipulations génétiques, les chercheurs ont intro-
duit dans des plants de tabac une protéine qui les faisait luire
quand le niveau de calcium augmentait à l’intérieur des cellules.
lls avaient émis l’hypothèse que l’altération de concentration
cellulaire en calcium était l’un des moyens principaux par lequel
les plantes percevaient les événements extérieurs. À leur grande
surprise, ils avaient découvert que les plants de tabac réagis-
saient immédiatement au toucher. Bien que le tabac ne soit pas
connu pour être sensible au toucher, une petite caresse suffisait
pour provoquer chez les plantes modifiées une émission de
lumière induite par l’augmentation de calcium dans leurs cel-
lules. Trewavas était ébloui par la rapidité de la réaction : « Sa
vitesse était telle qu’elle était à la limite de ce que nous pou-
vions mesurer. Alors que je vous ai dit que les plantes ne réagis-
sent qu’en termes de mois et d’années, dans ce cas-ci, elles
répondaient en quelques millièmes de secondes à un signal dont
nous savions qu’il aurait plus tard un effet morphologique.
Quand on touche une plante régulièrement, sa croissance ralentit
et la plante devient plus épaisse. »
Trewavas savait que les neurones humains eux aussi produi-
sent une augmentation interne de calcium lorsqu’ils transmettent
de l’information. Après avoir vu la vitesse à laquelle les plantes
réagissaient au toucher, il avait commencé à penser à leur intelli-
gence. Bien que les plantes n’aient pas de neurones, s’était-il dit,
leurs cellules utilisent un système de signalisation de même
type, de sorte qu’elles ont peut-être la capacité de calculer et de
prendre des décisions.
En l’écoutant, je réalisais qu’il avait vécu en direct les
changements qui avaient bouleversé la biologie contempo-
raine au cours des dernières décennies. Il s’était ouvert à
l’idée de l’intelligence dans la nature. Pour un scientifique
occidental, cela représentait un pas audacieux. Je connaissais
des indigènes d’Amazonie pour qui l’intelligence des plantes
allait de soi. Mais dans la culture occidentale, les gens qui
attribuent de l’intelligence aux plantes ont longtemps été ridi-
culisés. Jusqu’à maintenant, les scientifiques, et en particulier
les botanistes, ont évité les mots « intelligence des plantes ».
Je voulais en savoir plus. Comment sa manière de penser
avait-elle changé ? J’ai insisté pour qu’il me donne plus de
détails.
En désignant d’un geste les piles de documents qui jalon-
naient son bureau, il me répondit que pendant des dizaines
d’années, il avait énormément lu sur des quantités de sujets. Il
me révéla certains aspects de sa méthode de travail. « La
famille se plaignait parce que je restais assis sur une chaise à
réfléchir dans le vide. Je trouvais que c’était nécessaire. Les
idées ne viennent pas seulement en lisant. Il faut s’éloigner des
livres, s’étendre, s’asseoir, marcher, laisser les choses tourner
dans sa tête. Et s’il y a une situation que j’apprécie entre toutes,
c’est bien d’essayer de résoudre un problème dans ma tête.
Y a-t-il des connexions nouvelles à établir ? Et je trouve que
c’est seulement grâce aux longues périodes où l’on ne fait rien
d’autre que penser, que tout à coup les faits commencent à se
mettre en place. Et ils viennent regroupés dans une combinai-
son intéressante qui vous permet d’entrevoir des possibilités
quant à ce que les plantes peuvent faire. » Il dit que la notion
d’intelligence chez les plantes lui était venue de cette manière.
L’intelligence en général était un sujet qui le captivait depuis de
longues années. Ainsi, lorsqu’il avait vu la connexion entre les
plantes et le calcium, cela l’avait inévitablement conduit à réflé-
chir à propos d’intelligence.